QUAND L’EVALUATION DES CHANGEMENTS DE PRATIQUES PROFESSIONNELLES STRUCTURE LE DISPOSITIF DE FORMATION A L’ERGONOMIE

 

Michel Duwelz

INRS Lorraine – Département Formation

Jean-François Thibault

LESC – Université de Bordeaux 2

Pascal Josse

CIDECOS - Lyon

michel.duwelz@inrs.fr

 

L’objet principal de cette communication est de montrer en quoi la manière de structurer et de construire un dispositif de formation à l’ergonomie est déterminant vis à vis de l’évaluation des transformations des pratiques professionnelles des préventeurs. Ce constat s’appuie sur des actions de formation de préventeurs institutionnels français menées depuis plusieurs années par le département formation de l’INRS avec le concours de partenaires ergonomes extérieurs.

 

 


 


Le département Formation de l’Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS)[1] propose depuis quelques années un dispositif original de formation à l’ergonomie à destination des agents des services Prévention des Caisses Régionales d’Assurance Maladie (CRAM)[2] de la Sécurité Sociale Française . Depuis son origine, ce dispositif de formation a eu pour ambition d’intégrer dès sa conception la question de l’évaluation (Duweltz, 1997).

 

Aujourd'hui, plusieurs sessions de ce type de formation ont été réalisées avec la collaboration d'ergonomes praticiens[3]. Elles se sont donc déroulées sur plusieurs années, ce qui nous autorise à tirer un certain nombre d'enseignements et de conclusions. La communication proposée dans le cadre de ce symposium a pour objectif d'explorer les mécanismes de cette formation et d'en évaluer les impacts sur les pratiques professionnelles des préventeurs.

Elle comporte deux parties où sont développées :

1.     la construction et de la mise en œuvre du dispositif de formation au regard de la spécificité du public concerné,

2.     la recherche et l'exploitation d'indicateurs révélant les différents niveaux d'intégration :

·       des connaissances (concepts propres à l'ergonomie)

·       de la démarche ergonomique dans les pratiques professionnelles des agents des services prévention des CRAM.

 

 

I- Construction et mise en œuvre du dispositif de formation à l’ergonomie

 

1.     Le contexte

Les demandes initiales adressées par certains services prévention des CRAM au département Formation de l’INRS étaient exprimées très simplement. Il s’agissait, le plus souvent, de former les agents à « l’ergonomie », afin de leur permettre, notamment, de mieux approcher les questions relatives à la prévention des TMS (LATR) dans les entreprises. En France à cette époque, cette demande de formation à l’ergonomie coïncidait avec l’inflation progressive du nombre des TMS (membres supérieurs) reconnus comme maladies professionnelles.

Les futurs stagiaires, agents des services prévention des CRAM, sont tous des préventeurs de métier dont les pratiques professionnelles sont déterminées par leur formation initiale et le cadre institutionnel de leurs missions. Ainsi, le travail du préventeur s’organisait avant tout autour d’une approche technico-réglementaire des situations de travail, approche servant de cadre de référence dans l’évaluation des compétences des préventeurs depuis des années. La volonté de développer de nouvelles compétences en ergonomie particulièrement dans des problématiques de prévention des TMS remet en question, au moins partiellement, la vision du cadre de référence et par voie de conséquence le métier de préventeur que ceux-ci s’étaient forgée au fil des ans. En effet dans le cas de la prévention des TMS, il est largement admis que la pluralité des facteurs de risques prédomine (Armstrong T.J. and coll., 1993 ; Haims M.C., Carayon P ., 1998).

Ce constat fut déterminant du point de vue de la structure de cette formation à « l’ergonomie » car la connaissance du métier des agents et les perspectives d’évolution de leurs pratiques professionnelles devaient être intégrées par les concepteurs de la formation en terme de contenu, durée, méthodes de formation, … au risque de s’engager dans une action de formation aux conclusions incertaines.

Pédagogiquement, l’orientation retenue par l’équipe de formateurs fut d’architecturer la formation sous la forme d’une formation-action. Ce type de formation-action (Garrigou A., Thibault J.F., 1999) développe un processus d’apprentissage du préventeur (voir fig.1) basé sur l’apport de connaissances en ergonomie, l’expression de savoir-faire du préventeur et enfin l’expérimentation « tutorée » sous forme d’applications des grands axes méthodologiques de la démarche ergonomique.

En d’autres termes le contenu et le processus de formation devaient tenir compte :

·         des pratiques professionnelles actuelles des agents du service prévention des CRAM, voir au minimum des déterminants de ces activités,

·         des évolutions probables de leurs futures activités professionnelles au regard des évolutions institutionnelles et de la vision qu’ils ont de leur métier,

·         de la possibilité de participer à la construction de ces évolutions, de les accompagner, et de pouvoir évaluer l’impact de la formation sur ces évolutions.

 

2.     Préparation de la formation

Dans un premier temps, un recensement et une analyse des pratiques professionnelles de prévention pré-existantes fut réalisés.

Des réunions préparatoires menées avec les futurs stagiaires et parfois leur encadrement nous ont permis de préciser, dans un premier temps les modes d’interventions en entreprise et leurs déterminants, et dans un deuxième temps, dans la perspective de l’évolution leurs activités professionnelles futures probables, de définir en commun les objectifs, le contenu et l’architecture de la formation.

Lors de ces réunions, chaque agent a pu s’exprimer et questionner les formateurs sur :

·         les précisions nécessaires à la compréhension de ce qu’est l’ergonomie, l’analyse ergonomique du travail et la démarche ergonomique,

·         sa perception de l’évolution de son métier et de ses missions institutionnelles.

·         sa perception de ses activités futures de préventeur institutionnel,

·         la place de l’ergonomie dans ces activités,

La synthèse de ces réunions de travail a fait l’objet d’un consensus sur les objectifs et le déroulement de la formation et a permis de préciser les indicateurs susceptibles de nous aider à évaluer le dispositif de formation.

 

3.     Contenu et structure de la formation

Le travail collectif de préparation a permis de préciser le contenu de formation et de le caler temporellement afin de permettre, tout au long de la formation, des itérations successives entre un processus formatif, un processus d’apprentissage et le modèle de l’intervention en ergonomie ( voir fig.1).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi certains contenus se réfèrent au modèle de l’intervention en ergonomie (Keyser V., 1991 ; Daniellou F., 1992) et permettent l’approche et la compréhension de notions telles que l’analyse ergonomique (AET). D’autres plus spécifiques sont directement liés à la pratique professionnelle des stagiaires.

Après une période théorique et pratique (exercice en entreprise) axée sur les fondements de la démarche ergonomique, les stagiaires réalisent en situation réelle une application dans des entreprises dont ils ont la charge, d’analyse ergonomique du travail et de mise en œuvre de la démarche ergonomique.

De plus, des réunions de travail espacées dans le temps mais régulières permettent de faire le point sur les différentes études menées par les stagiaires avec les intervenants ergonomes.

Cette structuration de la formation permet au regard des problèmes rencontrés et des questionnements qui en émergent de :

·         définir ou redéfinir les apports théoriques complémentaires nécessaires,

·         confronter les apports théoriques à la réalité de l’intervention sur le terrain,

·         échanger entre les différents cas d’interventions menés par les stagiaires,

·         prendre en compte et de traiter des questions qui a priori n’avaient été pressenties ni par les formateurs ni par les stagiaires,

·         évaluer les problèmes posés par l’intégration de l’ergonomie dans les pratiques professionnelles des préventeurs,

·         réfléchir à partir des études menées en entreprises sur la perception qu’on les agents de l’évolution de leurs compétences professionnelles et de leur métier.

 

 

II- Evaluation du dispositif de formation

 

Pour un public comme les préventeurs institutionnels, l’évaluation de ce type de formation à l’ergonomie ne relève pas d’un simple contrôle des connaissances acquises. Elle doit s’appuyer sur les capacités acquises par les stagiaires à :

·         d’une part mettre en œuvre les concepts fondamentaux de l’analyse ergonomique du travail.

·         et d’autre part réfléchir sur l’évolution de leurs modes d’intervention en entreprises comme un « reflexive practitioner » (Schön, 1983).

Dans le cadre de cette formation, l’objectif des formateurs était plus de réinterroger voir de déformer (face à l’évolution des problématiques d’entreprises en terme de santé et conditions de travail) des pratiques professionnelles de prévention pré-existantes, plutôt que de former les agents des CRAM à l’ergonomie.

La construction des indicateurs d’évaluation du dispositif de formation s’appuie sur

·         l’analyse des pratiques de prévention pré-existantes et des besoins en ergonomie ;

·         les analyses ergonomiques du travail d’abord menée en groupe de travail dans une entreprise puis en binôme dans diverses entreprise.

·         le suivi des actions menées en situation réelle.

Ainsi la durée de la formation et des actions menées en entreprise (appelée aussi suivi Formation) est d’environ un an et demi. Ce temps relativement conséquent nous a permis d’observer et d’évaluer des changements significatifs dans les pratiques professionnelles de ces préventeurs. Il a aussi permis aux stagiaires d’avoir un retour réflexif sur leurs propres activités et leurs évolutions dans le temps.

Pendant le suivi formation, l’intégration du contenu de la formation, l’expérimentation « encadrée » d’analyse d’activité et la mise en œuvre d’une démarche de prévention dans des entreprises ont fait l’objet d’évaluations systématiques au travers de séances de restitution. Au cours de ces séances, chaque binôme exposait au groupe l’avancement de ses actions, ce qu’il avait pu réaliser, ce qu’il n’avait pas pu réaliser ainsi que ces interrogations (voir fig. 2). Après discussion dans le groupe, des pistes de solutions étaient élaborées en commun et faisaient l’objet d’une synthèse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par exemple, les premiers éléments d’évaluation ont porté sur les difficultés d’acquisition du « vocabulaire » de l’ergonomie et la compréhension des concepts fondamentaux de l’analyse ergonomique du travail (AET) comme les notions de déterminants, d’activités, de conséquences, de leurs articulations dans la construction des hypothèses du prédiagnostic.

Dans un deuxième temps et principalement lors de la mise en œuvre d’une démarche ergonomique en entreprise, d’autres éléments d’évaluation plus en relations avec les pratiques professionnelles des préventeurs ont émergés. A savoir, par exemple :

·         les questionnements sur le repositionnement de la demande par rapport à la démarche ergonomique d’une part, mais aussi par rapport à leurs missions institutionnelles de préventeurs CRAM d’autre part. Les demandes sont-elles recevables de leur point de vue ? Les critères d’utilités et de faisabilités d’une démarche ergonomique à ce moment dans cette entreprise sont-ils réunis ? Une autre alternative à la démarche ergonomique est-elle possible et préférable ?

·         les questionnements sur leurs capacités à accompagner l’entreprise dans le choix de la mise en œuvre d’une démarche ergonomique. Est-ce que le préventeur va pouvoir, seul ou en collectif, mener une action qui permette de fournir à l’entreprise des repères puis de transformer les situations de travail ?

·         les questionnements sur l’intérêt (voire la nécessité) de travailler avec d’autres partenaires qu’ils soient institutionnels ou non : médecins du travail, autres institutions, ergonomes consultants… Mais aussi les difficultés rencontrées lors de la définition des rôles de chacun et de leurs positionnements dans le déroulement de la démarche.

·         les questionnements sur une meilleure prise en compte du travail réel, au sens ergonomique du terme, dans leur pratique de préventeur afin de mieux comprendre et analyser les accidents du travail et les problèmes de santé au travail.

L’ensemble de ces questionnements ont par exemple fait l’objet d’apports de connaissances complémentaires ou d’élaborations d’outils spécifiques de type grille d’analyse.

 

En conclusion

La construction d’un tel dispositif de formation à l’ergonomie pour des préventeurs institutionnels non ergonomes, implique le respect d’un certain nombre de points de passage obligatoires :

·         Un temps de préparation, avec les stagiaires, les animateurs de la formation et les donneurs d’ordre, qui permette d’établir un consensus autour des objectifs de la formation.

·         Une structuration de la formation de type formation-action agençant un processus d’apprentissage étayé.

·         Un suivi Formation qui s’étale sur une longue période au regard des temps d’acquisition de nouvelles compétences.

·         Un dispositif d’évaluation assurant à la fois la pertinence et cohérence de la démarche (Cohendet P. et coll., 1996) en répondant aux objectifs initiaux de la formation mais aussi en permettant d’adapter la formation aux questions inhérentes aux pratiques d’apprentissage de l’ergonomie par les préventeurs.

Ceci peut paraître long et contraignant aux yeux de certains, mais ce type de démarche pédagogique nous apparaît nécessaire pour réaliser une véritable intégration de la «culture ergonomique» dans des pratiques de prévention menées par CRAM en France.

 

 

Bibliographie :

Armstrong T.J., Buckle P., Fine L.J., Hagberg M., Jonsson B., Kilbom A., Kuorinka I., Silverstein B.A., Sjoegaad G., Viikari-Juntura, (1993), « A conceptuel model for work-related neck aud upper-limb musculoskeletal disorders, in Work Environ Health, 19 (2), Scand, pp. 73-84.

Cohendet, P., Jacot, J._H. et Lorino, Ph., (1996), Cohérence, pertinence et évaluation. Paris, ed. Economica.

Daniellou, F., (1992), Le statut de la pratique et des connaissances dans l’intervention ergonomique de conception, Document d’HDR, ISBN 2-913407-05-6, Bordeaux : Editions du Laboratoire d'Ergonomie des Systèmes Complexes, Université Victor Segalen Bordeaux 2

Duweltz M., (1997), Ergonomic training course assessment : what are the effects and how are they to be measured ?, in  From experience to innovation., volume 1, Tampere, Finlande : IEA 97. pp.70-72.

Garrigou A., Thibault J.-F., (1999), Le rétablissement de liens entre les connaissances et savoir-faire passés, actuels et futurs : un exemple issu d’une intervention ergonomique. in Actes du XXXIVème Congrès de la SELF. Caen, pp. 391-400.

Haims M.C., Carayon P., (1998), Psychosocial factors case study : work organization and work-related musculoskeletal disorders, in Ergonomics in health care and rehabilitation, Rice V., Boston, Butterworth Heinemann, pp. 205-228.

Keiser, V. de, (1991), Work analysis in French language: origins and current research trends. Ergonomics, 34(6), pp.653-669.

Schön D., (1983), The reflexive practitioner : how professionals think in action.  New York : Basic books, Harper Collins.



[1] INRS : association (loi du 1/07/1901) constituée sous l’égide de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie Française. Au niveau national, l’INRS a des mission de recherche, de formation, ‘assistance et d’information dans les domaines de la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles

[2] Les agents des service Prévention des CRAM ont des missions institutionnelles de contrôle et de conseil auprès des entreprises en matière de prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles et plus généralement des conditions d’hygiène et de sécurité au travail

[3] Pascal JOSSE – Cidecos Conseil – 21 rue longue – BP 1116 – 69202 LYON Cedex 01 – pascal.josse@cidecos.com

Marc JOURDAN – Analusis – La Figuière – 130 avenue du club hippique – 13090 AIX EN PROVENCE

Jean-François THIBAULT – Laboratoire d'Ergonomie des Systèmes Complexes – 146 rue Léo-Saignat – 33076 BORDEAUX Cedex – jean-françois.thibault@ergo.u-bordeaux2.fr